Épinglage - 07/03/2026 cours 1, Nathalie Crame
- 1 avr.
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C’est à partir du premier temps de l’enseignement de Lacan et à partir de la fameuse scène du lac, que ce cours a tenté de rendre compte de la nécessité pour l’hystérique de faire l’homme face au « mystère de sa propre féminité corporelle »[1] .
Lacan situe la difficulté de Dora au niveau d’un défaut d’identification narcissique, au niveau de l’assomption de son propre corps, c’est-à-dire à un stade du miroir inaccompli. Lacan reconsidère la « scène du lac » de Dora, telle qu’elle a été lue par Freud qui s’était demandé « ce que désire Dora » (il en avait conclu « M. K »), avant de se demander « qui désire dans Dora » ? Cette question aurait permis à Freud de s’apercevoir que celle-ci cherche une solution par l’imaginaire en tant qu’elle tente de s’identifier de façon narcissique à une figure féminine. La quête fascinée de Dora est de tenter de se faire femme en cherchant son reflet dans l’autre sexe, par exemple, sous les traits de la « Madone Sixtine de Raphaël qu’elle contemple de longues heures durant, en admiration recueillie et rêveuse »[2]. Ce qui revient à dire que c’est bien Mme K. qui intéresse vraiment Dora. Lacan ne fait pas pour autant de Dora une homosexuelle. Elle n’est pas non plus une rivale, comme le stipule Freud qui constate qu’elle faisait l’éloge de la blancheur ravissante du corps de Mme K. sur un ton qui rappelait plutôt celui d’une amoureuse que celui d’une rivale vaincue. Pour Lacan, Mme K. est pour Dora « le mystère de sa propre féminité corporelle»[3]. Pourquoi Dora doit-elle chercher dans la réalité une autre femme ? Faute d’avoir pu prendre corps dans l’image, à partir de l’image de soi, elle doit en passer par Mme K. qui peut lui donner corps. C’est cela que Miller nomme « défaut d’identification narcissique»[4]. Le corps réel de Mme K. vient pallier à ce défaut mais en même temps, cela constitue un obstacle à sa propre féminité corporelle. Si Freud avait pu concevoir cela, il aurait pu accompagner Dora à épuiser le sens de ce qu’elle cherche en Mme K., dit Lacan. Et s’il s’était posé la question « qui désire dans Dora ? » et pas « que désire Dora ?», il aurait pu également apercevoir que Dora en passe par M. K. pour saisir le corps de l’autre imaginaire. En effet, Dora n’aborde pas directement Mme K., c’est comme s’il lui fallait un intermédiaire masculin, sur la figure de M. K. auquel elle s’identifie. Elle fait donc de M. K. son « moi », c’est-à-dire qu’elle se rapporte à Mme K. comme si elle était un homme, avec le regard et l’intérêt d’un homme. Dans cette modalité hystérique de l’identification masculine, Dora transfère la jouissance à M. K. qui lui, peut jouir de Mme K., tandis qu’elle est privée de sa jouissance imaginaire, incapable de la retrouver, elle est alors plongée dans une impasse.
Faire l’homme apaise provisoirement la question insoluble de son être femme. Ces identifications ne sont cependant pas suffisantes pour établir sa position sexuée. Dans le Séminaire III, Lacan affirme que face à l’impasse de la relation imaginaire, la solution est à chercher du côté de l’Autre, c’est-à-dire, du côté de l’axe symbolique. « Cet Autre est exigé pour situer dans le vrai, la question de l’inconscient. »[5] Dans ce séminaire, Lacan fera de la névrose, une « question secrète et bâillonnée ». Et si la névrose est une question c’est du fait du symbolique. Or l’hystérique use de son moi « pour la poser c’est-à-dire « pour ne pas la poser »[6] souligne Lacan.
La question fondamentale de l’hystérique est « qu’est-ce qu’être une femme ? ». Mme K. deviendra le support symbolique de cette question pour Dora. Par contre, M. K. reste sur l’axe imaginaire.
La femme peut souffrir d’un manque de signifiant pour la représenter dans l’autre. Parfois, elle n’arrive pas à se reconnaître dans son corps. Si dans le symbolique, manque une nomination qui pourrait stabiliser l’image narcissique, pour y pallier, c’est un peu un paradoxe, la femme peut avoir recours à l’image de son corps propre qui peut avoir une valeur maximale comme bouchon du manque de signifiant du sujet, d’où l’importance qu’une femme peut attribuer à l’image de son corps stipule Miller dans son article « L’image en psychanalyse ».
Pour situer ce qu’est une femme, le signifiant La femme, celui qui serait complémentaire du phallus, fait défaut. Absence de représentation imaginaire et absence de nomination symbolique. Dans le Séminaire IV, s’introduit un terme médiateur entre symbolique et imaginaire, entre signifiant et jouissance, le phallus. Ce n’est plus l’image narcissique qui apparaît comme le pôle et le support du désir mais le phallus. C’est le temps de la transmission phallique de l’avoir ou pas, dont dépend l’assomption pour tout sujet de son sexe. Dora se tourne vers le père qui doit lui faire ce don mais son père ne peut lui faire la promesse du don du phallus symbolique car il ne l’a pas, dit Lacan.
Le sujet féminin ne peut entrer dans la dialectique de l’ordre symbolique que par le don du phallus, lequel fait entrer la fille dans la dialectique de l’échange, nous dit Lacan. Entrer dans une dialectique de l’échange, « le fait est énorme en soi », dit Lacan. Il y a une grande différence - et c’est à bien distinguer, si on ne veut pas rabattre la femme à un objet- entre être dans la dialectique des échanges et être objet de l’échange. C’est parce qu’une femme reçoit le phallus comme don, don qui noue amour et désir, qu’elle peut entrer dans la dialectique des échanges et s’accepter elle-même comme un élément du signe des échanges. C’est par le quadrille (père-Dora-M. K.-Mme K.) que Dora va réinstaurer la dimension phallique du désir. Dora pense que Mme K. est l’objet d’adoration des hommes, elle représente la valeur phallique par excellence, valeur essentielle pour une femme dans sa position d’objet de désir. La phrase de M. K. « ma femme n’est rien pour moi » révèle que sa femme n’est pas le phallus comme signifiant du désir et qu’elle n’est pas aimée de lui. Ce qui révèle aussi à Dora qu’elle est directement impliquée dans la relation à M. K., ce qu’elle ne peut tolérer. N’ayant pas reçu le don phallique, pourtant, elle aime son père ; et son amour, dit Lacan, est « coextensif de ce qu’il n’a pas ». C’est précisément son impuissance qui, ne l’ayant pas introduite à la dialectique du désir, l’a laissée rivée à l’amour du père. Ce qui se révèle dans cette scène du lac, c’est que Dora ne peut être désirée pour elle-même sans se sentir ravalée à un objet d’échange car elle n’a pas reçu le don symbolique du phallus qui aurait pu la faire entrer dans la dialectique de l’échange. Elle ne peut dès lors répondre au rendez-vous du réel du sexe.
Echo rédigé par Sophie Boucquey, participante à la Section Clinique de Bruxelles., avec la précieuse collaboration de Nathalie Crame.
[1] Lacan J., « Intervention sur le transfert », Écrits, Paris, Seuil, 1966, p. 220.
[2] Freud, S. « Cinq psychanalyses » Ed. PUF, janvier 95, P.71
[3] Ibid 1.
[4] Miller, J.A. Silet N°29. Mars 95.
[5] Lacan, J. Ecrits. Seuil, Paris/ Le champ freudien. P. 454.
[6] Lacan, J. Séminaire Livre III. P 196.




